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Cameroun : des millions d'hectares concédés à des étrangers

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Au Cameroun, les ressources naturelles subissent une exploitation massive par des acteurs étrangers. Les populations riveraines restent toutefois dans le dénuement. Une enquête menée par ENGO NEWS révèle cela. Des données du Centre Pulitzer soutiennent ces résultats. Elles concernent les Zones d’Intérêt Cynégétique (ZIC), les méga-concessions et les sites miniers du pays.

Le tableau est saisissant. Plus de 4 millions d’hectares du territoire national seraient découpés en zones d’exploitation exclusives. Ces zones resteraient fermées aux populations locales et profiteraient à des opérateurs étrangers, couvrant environ 8,5 % de la superficie.

Des bases légales contournées

En droit camerounais, les titres d’exploitation de la faune sauvage ont un caractère « personnel et incessible », aux termes de l’article 34 du décret n°95/466/PM. Pourtant, l’enquête documente comment un droit d’exploitation initialement exercé par l’opérateur Guerrini s’est retrouvé entre les mains d’une société à responsabilité limitée (SARL) dont Benjamin de Rothschild détenait 65 % des parts.

Par quel mécanisme juridique une licence étatique personnelle est-elle devenue un actif commercial pour un milliardaire européen ? C’est la question centrale qui pose ce dossier.

Affaire Rothschild-Faro : 1 640 km² sous bail privé

Pas une vente, un bail de chasse

Contrairement à ce que certaines formulations sur les réseaux sociaux laissent entendre, aucun territoire camerounais n’a été vendu à la famille Rothschild. Conformément à l’Ordonnance n°74-1 du 6 juillet 1974, le domaine national est inaliénable. De plus, la Loi n°94/01 du 20 janvier 1994 réaffirme cette inaliénabilité. Ainsi, il s’agit d’une convention d’amodiation: un bail de chasse sportive accordé par l’État camerounais à la SARL Faro Lobéké, Benjamin de Rothschild détenait 65 %.

Un conflit entre associés, pas avec l’État

De plus, la procédure judiciaire qui a alimenté les débats n’a jamais opposé Ariane de Rothschild à l’État du Cameroun. Or, il s’agissait d’un conflit entre la baronne et Guerrini (35 % des parts) pour le contrôle de la gérance après le décès du baron. Les juridictions de Garoua, puis la Cour Suprême, ont tranché en faveur de la baronne.

De plus, l’acte administratif relatif à l’exploitation de ZIC 16 émane du gouvernement camerounais, signé par Philémon Yang et ministre des Forêts Philip Ngole Ngwese.

Un déséquilibre économique documenté

Sur 14 exercices (2012-2026), l’enquête estime le volume d’affaires générés à l’international entre 9 et 11,2 milliards de FCFA, pour des safaris VIP facturés entre 30 000 et 65 000 euros par chasseur. Les recettes directes perçues par l’État camerounais sont estimées entre 1,3 et 2 milliards de FCFA sur la même période. Plus de 76 % de la valeur marchande des séjours aurait été encaissée dans des comptes offshore en Europe, privant le pays de devises précieuses.

D’autre part, la taxe d’affermage historique était de 80 FCFA par ha/an, soit 13,1 millions, jugée dérisoire face à la valeur du site.

A lire aussi LE TRÉSOR INVISIBLE. UNE HISTOIRE CAMEROUNAISE DU PÉTROLE, DU SECRET ET DU POUVOIR

4 millions d’hectares : la carte des terres concédées

L’affaire Rothschild n’est que la partie visible d’un phénomène bien plus vaste. L’enquête d’ENGO NEWS cartographie l’étendue des concessions accordées à des opérateurs étrangers sur l’ensemble du territoire camerounais.

Le complexe cynégétique du Nord

Dans les régions du Nord et de l’Adamaoua, plusieurs ZIC sont exploitées par des opérateurs européens. Mayo Oldiri Safaris, géré par un opérateur espagnol, couvre plus de 120 000 hectares. Des consortiums français de grande chasse occupent plus de 250 000 hectares supplémentaires dans les ZIC 1, 4 et 5 lors des saisons cynégétiques.

Les méga-concessions agro-industrielles du Sud

Dans le Sud et le Littoral, l’empreinte étrangère est encore plus massive. La société SUDCAM Hévéa, liée aux groupes Sinochem et Halcyon Agri (Chine/Singapour), possède une concession de 183 000 hectares bordant la Réserve du Dja. SOCAPALM et HEVECAM, liées au groupe SOCFIN associant des intérêts belges et français, cumulant plus de 100 000 hectares dans le Littoral et l’Océan. Les Plantations du Haut Penja, appartenant à la Compagnie Fruitière française, contrôlent près de 10 000 hectares dans le Moungo.

L’empire forestier de l’Est

Les groupes Vicwood/Thanry (Hong Kong/Chine), Interholco (Suisse) et Rougier (France) contrôlent à eux seuls plus de 1,5 million d’hectares d’Unités Forestières d’Aménagement dans la région de l’Est.

Boumba-et-Ngoko : diamants, ou et mines clandestines

Au sud de Yokadouma, dans la Boumba-et-Ngoko, l’enquête s’enfonce dans l’un des territoires les plus opaques du Cameroun. Par ailleurs, région marquée par l’héritage des zones de chasse réservées à l’élite française est aujourd’hui cœur d’une controverse.

Le gisement de Mobilong

À 70 km au sud de Yokadouma se trouve le site de Mobilong. En 2007, la société franco-sud-coréenne C&K Mining avait obtenu une concession minière de 236 000 hectares, sur la base d’un gisement annoncé de 736 millions de carats de diamants. Depuis, les titres industriels officiels ont été gelés à la suite des scandales de spéculation boursière à Séoul.

Mais selon l’enquête d’ENGO NEWS, la zone serait loin d’être inactive. Des chantiers d’extraction artisanale semi-mécanisée de diamants et d’or alluvionnaire y fonctionnaient à l’abri des regards. Les pierres et l’or brut seraient évacués par des pistes privées aménagées au cœur des concessions forestières, ou via la frontière poreuse avec la République Centrafricaine, échappant au contrôle du Processus de Kimberley et aux recettes du ministère des Mines.

Ces allégations graves, si elles se confirment, constitueraient une atteinte majeure à la souveraineté économique du Cameroun dans l’une de ses régions les plus vulnérables.

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