Il est des timbres qui portent en eux le poids d’une vie, une rugosité magnifique que seules les épreuves parviennent à sculpter. Loin des trajectoires préfabriquées de l’industrie musicale, celle de Bliss Manon s’est dessinée dans la patience et l’introspection. Aujourd’hui, Sidiki Manon Rosivy Félicité son nom à la ville décide de fendre l’armure. Et elle ne revient pas seulement avec sa voix aux accents afro-soul : elle revient avec une urgence.

Née un 4 avril à la fin des années 80, la petite Manon n’a que onze ans lorsqu’elle se réfugie dans la musique. Mais c’est sur les bancs du Collège François Xavier Vogt, véritable pépinière de talents au Cameroun, que le déclic opère. Intégrée à l’orchestre de l’établissement, elle y apprivoise sa signature vocale. Sa reprise de Mon Soleil de Princess Lover agit comme une première catharsis : sa voix, elle le comprend alors, n’est pas qu’un outil esthétique, c’est un vecteur d’émotion pure.
À 13 ans, l’enfant prodige aurait pu brûler les étapes. Lors d’un mariage familial, son interprétation habitée du vertigineux I Will Always Love You fige l’assistance. Le redoutable dénicheur de talents Foly Dirane est dans la salle et flaire l’évidence. Pourtant, la famille fait barrage. Le show-business attendra, les études d’abord. Une frustration sur le moment, qui se révélera être le plus beau des garde-fous.

Loin des projecteurs, la chrysalide se forme. Dans l’intimité des chorales chrétiennes, Bliss Manon découvre la dimension spirituelle du chant. De Beyoncé à Tasha Cobbs, ses influences mutent. Elle apprend que la scène n’est pas un piédestal, mais un autel où l’on partage. La musique devient un sacerdoce.
Au fil de ses pérégrinations académiques, de Clermont-Ferrand à Rouen où elle rafle le premier prix du concours « ESIGELEC a un incroyable talent » , l’évidence la rattrape dans les cabarets et les scènes ouvertes. Mais aujourd’hui, la jeune fille douée a laissé place à une femme marquée par la vie, consciente des stigmates que portent tant de femmes africaines. Ses blessures, son franc-parler et son courage viscéral infusent désormais ses textes. Bliss Manon ne chante plus pour séduire. Elle chante pour guérir, pour transmettre cette force vitale qui lui a permis de tenir, et rappeler à chaque femme qu’elle possède en elle la puissance de se réinventer.




