TOME I – LE PÉTROLE QUE LA FRANCE AVAIT VU VENIR
Une richesse cartographiée avant d’être avouée
Il faut commencer cette histoire par un détail que l’on raconte rarement, sans doute parce qu’il dérange la légende officielle de la découverte. Dès 1947, l’administration coloniale française avait déjà établi une carte géologique et minière du territoire camerounais, et cette carte identifiait des réserves pétrolières dans deux zones bien précises, le bassin sédimentaire de Douala-Kribi-Campo d’une part, et le bassin du Rio del Rey d’autre part, au large de cette bande côtière qui court de Mundemba à Limbe, dans l’actuel Sud-Ouest. Autrement dit, trente ans avant le premier baril officiel, la puissance coloniale savait. Elle savait, elle mesurait, elle cartographiait, et elle se gardait bien d’en faire une affaire publique. Le pétrole camerounais est donc né sous le signe du secret, et l’on verra que cette naissance a durablement marqué son caractère.
La géologie, elle, ne mentait pas. Ces deux bassins doivent leur existence à l’ouverture de l’Atlantique et à la tectonique des plaques, la ligne volcanique du Cameroun, cette cicatrice qui traverse le pays du mont Cameroun aux monts Mandara, séparant précisément le bassin du Rio del Rey de celui de Douala. Le Rio del Rey lui-même est un estuaire situé à la frontière avec le Nigéria, où se jettent les rivières N’dian et Massaka, tout près de la péninsule de Bakassi, dont on sait ce qu’elle coûtera plus tard en tensions diplomatiques.
La SEREPCA, ou la quête méthodique
L’exploration proprement dite commence dans les années 1950 avec la Société de Recherches et d’Exploitation des Pétroles du Cameroun, filiale camerounaise du groupe Elf. Son premier permis, baptisé Sanaga Cameroun, s’étend sur 1990 km² entre l’embouchure du Mungo et celle de la Sanaga, et il ne donne à peu près rien. Le second, en revanche, couvre 1565 km² à la frontière sud-ouest avec le Nigéria, dans ce fameux bassin du Rio del Rey, et c’est là que les études géophysiques se multiplient, avec onze puits forés entre 1965 et 1972. D’autres compagnies obtiennent leurs permis dans la même zone, Shell CAMREX en 1969, Gulf Oil Company of Cameroon, Amerada Petroleum Corporation, mais deux traits dominent cette étape, l’importance écrasante du bassin du Rio del Rey où se concentrent l’essentiel des permis et la totalité des découvertes, et le rôle prépondérant d’Elf SEREPCA dans la recherche comme dans la production.
L’ironie de l’histoire mérite d’être savourée. La zone la plus prometteuse sur la carte de 1947 aura mis un quart de siècle à livrer ses secrets, et c’est finalement dans les marécages du Ndian, dans cette région périphérique et enclavée dont Mundemba est aujourd’hui le chef-lieu somnolent, que le Cameroun a trouvé sa fortune. Les populations riveraines, elles, attendent encore de voir la couleur de cette fortune, mais ceci est une autre histoire.
1977, l’année où tout bascule
La production commence officiellement en 1977, et l’exercice 1977 – 1978 livre 2,02 millions de barils, un chiffre modeste qui grimpe rapidement grâce à la mise en production de nouveaux puits, Ekoundou Sud, Centre et Nord en 1978, Bétika, Kombo Centre et Nord en 1979, puis Moudi et Lokélé en 1983. Les concessions d’exploitation s’enchaînent, Boa Bakassi en 1979, Bavo Asoma, Kita Edem et Sandy Gas en 1980, Mokoko Abana et Moudi en 1981, Lipenja en 1986.
Le contexte mondial joue à plein. Après le premier choc pétrolier de 1973, les grands consommateurs cherchent désespérément à diversifier leurs approvisionnements, et les recherches s’intensifient en mer du Nord, dans le golfe du Mexique, et sur les côtes africaines. Le Cameroun arrive donc sur le marché au bon moment, avec un brut convoité et un État qui découvre, un peu ébahi, qu’il est assis sur une rente.
1980, l’État crée son bras séculier
Trois ans après les premiers barils, le gouvernement d’Ahmadou Ahidjo tire les conséquences institutionnelles de cette nouvelle donne. Le 12 mars 1980 naît la Société Nationale des Hydrocarbures, dotée d’un capital initial de 8 millions de FCFA, une somme dérisoire au regard des flux qu’elle allait bientôt canaliser, entièrement détenue par l’État et placée sous la tutelle directe de la Présidence de la République. Ses missions officielles sont d’assurer la promotion, le développement et le suivi des activités pétrolières et gazières sur l’ensemble du territoire national, en association avec les compagnies internationales. Dans les faits, la SNH devient le bras séculier de l’État en matière d’hydrocarbures, l’organe qui gère ses intérêts dans les contrats, et qui commercialise sur le marché international la part de brut revenant à la puissance publique.
Un détail institutionnel dit tout de la philosophie de la maison. Le conseil d’administration de la SNH est, quasiment depuis 1980, présidé par le Secrétaire Général de la Présidence de la République. Pas par le ministre des Mines, pas par le ministre des Finances, mais par l’homme du palais. Le message est limpide, le pétrole est une affaire présidentielle, et il le restera.
Ahidjo, le paysan qui se méfiait de l’or noir
Il faut ici rendre à Ahidjo ce qui lui appartient. Le président camerounais avait parfaitement identifié le piège qui guettait son pays, ce paradoxe économique que les économistes appellent la maladie hollandaise, ou Dutch disease, du nom de cette mésaventure néerlandaise des années 1960 où l’exploitation du gaz de Groningue avait apprécié le florin au point de ruiner la compétitivité du secteur manufacturier. Le mécanisme est implacable, l’afflux de devises pétrolières apprécie le taux de change réel, ce qui pénalise l’agriculture et l’industrie, condamnant progressivement le pays à la monoproduction d’exportation.
Ahidjo, en homme du Nord attaché à la terre, refuse ce destin. Il lance la révolution verte, maintient l’agriculture au cœur du discours et de la planification, et martèle à qui veut l’entendre que le pétrole n’est qu’un appoint. Au congrès de l’UNC à Bafoussam, en février 1980, il consacre encore l’essentiel de son discours-fleuve aux questions de croissance et de développement, sans triomphalisme pétrolier. La doctrine officielle est celle de la prudence, le pétrole est présenté comme une ressource d’appoint, épuisable, dont il ne faut surtout pas dépendre.
Le paradoxe fondateur, la prudence par le secret
Seulement voilà, cette prudence a pris chez nous une forme bien singulière. Plutôt que de créer un fonds souverain transparent à la norvégienne, Ahidjo choisit le secret pur et simple. L’exploitation existe, elle est même croissante, mais elle est entourée d’une discrétion d’État. Les recettes pétrolières ne sont pas intégralement budgétisées, elles échappent au circuit ordinaire des finances publiques. La manne arrive directement dans les mains du Président de la République, qui en dispose comme d’une épargne de souveraineté, hors du regard du Parlement, hors du regard des citoyens.
Cet argent frais finance alors ce que l’on appelle pudiquement les dépenses de souveraineté. Il contribue aux engagements du Cameroun dans Air Afrique, cette compagnie panafricaine dont chaque État membre portait sa part du fardeau. Il finance la construction du réseau diplomatique camerounais à travers le monde, ces ambassades et chancelleries acquises ou bâties aux États-Unis, en Belgique, en France et ailleurs, autant de vitrines de la jeune souveraineté nationale payées, pour partie, par un pétrole dont les Camerounais ignoraient à peu près tout. Il soutient également l’effort sécuritaire de l’État, car la souveraineté, chez nous, a toujours eu un coût en armes autant qu’en marbre.
On peut donc résumer le paradoxe fondateur de cette histoire en une phrase. Ahidjo voulait protéger le Cameroun de la malédiction des ressources, et pour ce faire, il a installé une autre malédiction, celle de l’opacité, en construisant méthodiquement un système où le pétrole serait invisible pour ceux-là mêmes à qui il appartenait. Le secret s’est structuré, il s’est institutionnalisé, il est devenu la culture même du secteur. Et lorsque les chiffres officiels de la période évoquent une production oscillant entre 150 000 et 180 000 barils par jour au tournant des années 1980 – 1990, chacun comprend qu’il s’agit là de ce qui est déclaré, et que la réalité des volumes vendus a probablement toujours dépassé ce que les documents voulaient bien avouer.
Une rente qui pèse lourd, un pays qui ne le sait pas
Car il faut mesurer ce que représentait alors cette rente. Le pétrole en vient à peser entre 15 et 20 pour cent du PIB camerounais dans les meilleures années, et le brut avec ses dérivés représentera durablement près de la moitié des exportations du pays. La production culmine autour de 180 000 barils par jour au début des années 1990, avant d’entamer son long déclin. L’expansion du secteur pétrolier s’est accompagnée d’une contraction relative des autres secteurs, l’agriculture se trouvant avantagée dans les scénarios sans pétrole, certaines industries manufacturières se trouvant au contraire pénalisées par la rente. La maladie hollandaise, que l’on croyait conjurée par la révolution verte, avait donc bel et bien trouvé son chemin.
Voilà donc le tableau au seuil des années 1980. Un pays officiellement agricole, officieusement pétrolier. Une société nationale toute neuve, adossée au palais présidentiel. Une manne qui circule hors budget, gérée par une poignée d’hommes. Et une population qui, elle, ne sait à peu près rien. Les trois administrateurs directeurs généraux qui vont se succéder à la tête de la SNH, vont chacun à leur manière incarner, entretenir et perfectionner cette culture du secret. C’est cette histoire, celle du conflit permanent entre l’opacité souhaitée et la transparence exigée, que racontera le TOME II qui arrive.
par Brice Cardeau
Le bon petit de Ferdi





