Un arrêté signé le 10 août 2026 à Yaoundé par le ministre des Domaines Henri Eyebe Ayissi vient de remettre en cause des centaines de titres fonciers dans le Département de l’Océan. Cinq localités sont directement frappées : Bebende, Londji, Bipaga 1, Bipaga 2 et Eba. La superficie concernée : 28 961,3 hectares de forêt, soit près de 29 000 hectares arrachés à leurs occupants en un seul texte.
La base juridique : un décret de 2011 ressorti du tiroir
L’arrêté n°02913/Y.7/MINDCAF/SG/D6/S200/S210 s’appuie sur le décret n°2011/2345/PM du 11 août 2011 du Premier ministre, qui incorporait déjà cette portion de forêt au domaine privé de l’État sous la désignation Unité Forestière Aménagée UFA 09028. Le ministre constate que des procédures d’immatriculation certaines ayant abouti à l’établissement de titres fonciers ont néanmoins été menées sur cet espace juridiquement indisponible. Il en déduit la nullité d’ordre public de l’ensemble des titres fonciers établis sur les 28 961,3 hectares, conformément à l’article 2 alinéa 6 du décret n°76/165 du 27 avril 1976.
Le texte a été initié par une requête de Maître Oumar Ali déposée le 10 août 2026 le jour même de la signature de l’arrêté et par un rapport d’état des lieux transmis le même jour par le délégué départemental des Domaines de l’Océan. Un calendrier qui interpelle.

Des centaines de titres annulés, des occupants dans l’incertitude
En annexe de l’arrêté figure un avis de déchéance publié par l’administration, égrenant plusieurs centaines de numéros de titres fonciers rattachés au Département de l’Océan. La liste est dense. Elle donne la mesure de l’ampleur des droits privés remis en cause par ce seul texte dans la zone côtière de Kribi.
Une porte reste théoriquement entrouverte pour les occupants disposant de mises en valeur probantes : ils pourront solliciter le déclassement de leurs parcelles et engager une procédure d’immatriculation par voie de concession. Mais cette perspective reste floue pour les populations locales, qui n’ont pas été consultées.
« Nous tenons des réunions et allons saisir la présidence de la République », s’étrangle de colère une autorité traditionnelle.

Des investisseurs chinois en embuscade ?
La question qui brûle les lèvres à Kribi et dans le Département de l’Océan est celle du bénéficiaire final de cette opération. Selon des indiscrétions concordantes, les terres ainsi récupérées par l’État ouvriraient la voie à un projet dont les bénéficiaires seraient des investisseurs chinois. Aucune confirmation officielle n’a été apportée à ce stade.
Un territoire sous pression foncière chronique
Ce n’est pas la première fois que le foncier autour de Kribi cristallise des tensions. En 2016, l’annulation du titre foncier 361/Océan à Kribi-Ebome, vieux de près de quarante ans, avait provoqué la colère de dizaines de détenteurs de parcelles. La même année, quatorze personnes étaient déférées devant le Tribunal criminel spécial pour des indemnisations frauduleuses liées au port en eau profonde de Kribi et au barrage de Bankim. Plus récemment, 127 titres fonciers tombaient autour du site d’exploitation du fer de Lobé, dans le même département.
Ces épisodes répétés dessinent un schéma constant : la précarité des droits des communautés riveraines des grands projets, l’opacité des commissions d’état des lieux, et l’absence de sanctions contre des acquisitions irrégulières que l’administration elle-même reconnaît avoir laissé prospérer. À Kribi, la terre vaut de l’or et ce sont rarement les populations locales qui en touchent les dividendes.




