Le 12 mai 2026, les salons de l’hôtel Hilton de Yaoundé ont abrité la conclusion d’une transaction inédite dans l’histoire bancaire nationale : le passage de témoin officiel entre le groupe français Société Générale et l’État du Cameroun. Pour 129 milliards de FCFA toutes taxes comprises, le Cameroun a repris les 58,08 % de parts de la filiale historique, rebaptisée pour l’occasion General Bank of Cameroon (GBC).
Avec désormais 83,68 % du capital, l’État hisse l’établissement au rang de deuxième banque publique du pays. Si la chronologie politique et administrative est limpide, les coulisses du montage financier recèlent une fracture majeure entre les orientations d’Étoudi et leur exécution sur le terrain. Enquête sur les lignes de faille d’une opération à 129 milliards de FCFA.
Le scénario d’Étoudi : le choix du consortium public-privé
Le désengagement de la Société Générale de ses actifs africains, amorcé dès 2023, avait poussé la présidence de la République du Cameroun à prendre les devants à la mi-2024. L’objectif initial était clair : confier la reprise à la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS), appuyée par le groupe de bancassurance NSIA.
Une correspondance « Très urgente » datée du 27 avril 2026, signée par le Secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, et adressée au ministre des Finances, Louis Paul Motaze, rappelait fermement les instructions du chef de l’État : sceller un partenariat avec le consortium CNPS/NSIA-Bank pour gérer la phase de transition (TSA) avant une cession définitive à ce groupement. La CNPS, gardienne des pensions des travailleurs camerounais, devait servir de pivot financier national.
Valorisation serrée et droit de préemption
Sur le plan technique, le ministère des Finances a mené les négociations d’une main de fer en faisant jouer son droit de préemption le 16 janvier 2025, coupant l’herbe sous le pied du repreneur initialement pressenti, le Burkinabé Coris Bank International.
Sur la base d’une évaluation du cabinet Grant Thornton utilisant le modèle d’actualisation des dividendes, la valeur de la banque a été négociée à 129 milliards de FCFA. Une décote stratégique liée à l’ajustement des fonds propres (de 142,9 à 135,3 milliards de FCFA) après intégration des créances en souffrance, des pertes liées à la liquidation de Yup Cameroun et de moins-values sur les immobilisations. Au moment de la clôture de la transaction, 120 milliards de FCFA avaient déjà été versés à la partie française.
L’ombre de BGFIBank : un contournement des instructions ?
C’est ici que l’enquête révèle un écart de trajectoire sensible. Selon des sources internes concordantes, le ministère des Finances s’est détourné du schéma présidentiel. Au lieu de s’appuyer sur les fonds de la CNPS et de NSIA, le Trésor public aurait sollicité un acteur bancaire privé de premier plan : BGFIBank.
Si le groupe gabonais observe un silence prudent sur ce dossier, sa stratégie expansionniste au Cameroun parle pour lui. Son président, Henri-Claude Oyima, rappelait récemment avoir appliqué un modèle similaire en République du Congo, en rachetant la filiale locale de Société Générale après l’exercice du droit de préemption par l’État congolais.
De plus, les indicateurs financiers de BGFIBank Cameroun interpellent :
- Une force de frappe éprouvée : En 2025, la banque a structuré une levée de fonds de 120 milliards de FCFA pour la future raffinerie de Kribi — une somme identique au montant versé pour le closing de GBC.
- Une capitalisation record : En février 2026, le capital de la filiale a bondi de 150 %, passant de 20 à 50 milliards de FCFA, portée par un bénéfice net de 15 milliards de FCFA en 2025.
La CNPS et NSIA maintenues à la lisière du capital
Pourquoi la feuille de route initiale a-t-elle déraillé ? La missive présidentielle du 27 avril 2026 suggère que la CNPS n’avait pas formalisé à temps ses engagements financiers, créant un vide opérationnel. Les tentatives de son Directeur Général, Noël Olivier Mekulu Mvondo, d’associer des entrepreneurs locaux au rachat sont restées sans suite, actant l’écartement de la caisse de retraite dès le début de l’année 2025.
Du côté de NSIA, l’intérêt reste entier. Son PDG, Jean Kacou Diagou, avait formellement proposé de reprendre le réseau d’agences lors d’une audience au ministère des Finances en juin 2025. Si NSIA figure aujourd’hui parmi les trois repreneurs en lice pour entrer au capital de la General Bank of Cameroon — aux côtés de BGFIBank et Zenith Bank —, elle n’a pas été le bras financier du rachat.
Un enjeu de transparence financière et de gouvernance
Dans le domaine des finances structurées, celui qui finance la phase transitoire dispose généralement d’une option préférentielle sur l’actionnariat final. Si BGFIBank a effectivement avancé les fonds à l’État, le groupe gabonais se trouve en position de force pour dicter ses conditions lors de la privatisation programmée de GBC.
Si cette nationalisation temporaire protège l’écosystème bancaire local et marque un acte de souveraineté économique, l’opacité du financement pose une question fondamentale de gouvernance. À l’heure où la General Bank of Cameroon fait ses premiers pas, la clarification de l’origine de ces 129 milliards de FCFA de fonds publics ou parapublics reste un impératif de transparence pour les autorités de Yaoundé.




