CULTUREECONOMIE

New Nature Economy: Saint-Malo et le café du Yémen

Connaissez-vous l’avenue de Moka de Saint-Malo ? Le Pavillon Yémen à l’Exposition universelle de Dubaï propose un fabuleux voyage dans l’espace et dans le temps. Une invitation à mieux revenir comment le café Moka et le miel de Sidr, les cadeaux du Yémen au monde, ont voyagé vers l’île Bourbon, colonie d’incubation et de production du précieux or noir : le café Bourbon.

Il est assez difficile aujourd’hui de se représenter l’importance économique qui fut celle le Yémen au cours des siècles jusqu’à une date relativement récente.

Sa grandeur tint à la situation qu’elle occupa en des temps anciens sur la route des épices, puis, plus récemment, sur le trajet qui reliait la couronne d’Angleterre à son empire colonial. C’est pour avoir découvert, à l’occasion de la campagne d’Egypte menée par Bonaparte, la valeur stratégique du Yémen, des ports d’Aden et de Moka sur la route des Indes que les Anglais prirent prétexte du pillage d’un navire indien pour s’installer au débouché de la Mer Rouge en 1839.

La promulgation en 1850 d’un acte du Parlement britannique faisant d’Aden un port franc transforma la ville en un vaste entrepôt. Son développement date des années suivantes : seul relais entre Suez et Bombay, Aden devint une escale obligée pour toutes les lignes de navigation à destination de l’Inde, de l’Extrême-Orient et de l’Océan Indien. La percée du canal de Suez (1869) en faisant de la Mer Rouge une zone stratégique de première importance et le lieu de passage permanent de bâtiments de toutes nationalités renforça encore cette position.

La population de la petite colonie britannique connut un essor comparable : d’un millier d’hommes en 1839, elle passa à 19 289 en 1872 pour atteindre 40 000 habitants en 1900.

Plusieurs Français s’installèrent à leur tour à Aden et à Moka pour se livrer au commerce des cafés, appelés cafés Moka lorsqu’ils provenaient d’Arabie, et cafés Berbera quand ils étaient originaires de Harrar, à l’exportation de peaux, d’encens, de gommes, cires, ivoires et en général tous les produits de l’Arabie et de la côte orientale d’Afrique.

Les négociants les plus prospères étaient alors Alfred Bardey, arrivé à Aden en 1878, et qui, sous la raison sociale Bardey, Buffard et Cie, ouvrit une autre agence à Hodeïda, et César Tian. Ce dernier, venu au Yémen en 1869, disposait de cinq ou six employés, s’occupait d’importation et d’exportation, était le représentant sur place de diverses maisons de commerce françaises et étrangères ainsi que de plusieurs compagnies de navigation, et avait établi, avant 1884, des succursales à Hodeïda, Berbera, Zeïla et Harrar. Par la suite, il s’associa à son fondé de pouvoir, Maurice Riès, arrivé, quant à lui, vers 1877, et fondateur d’une dynastie qui fut présente au Yémen jusqu’en 1970. On rencontrait aussi à Aden, à la fin du XIXème siècle, Antoine Besse, créateur d’une maison dont les ramifications s’étendaient sur toutes les régions riveraines de la Mer Rouge. Les Messageries maritimes avaient également dans la place un représentant et quelques employés, sans compter les autres Français, explorateurs, directeurs du fameux hôtel de l’Univers à Steamer Point ou trafiquants.

Mais revenons à une période antérieure, celle où le malouin Mahé de la Bourdonnais nommé Gouverneur général des Mascareignes pour le compte de la Compagnie des Indes en 1733 prend son poste en 1735 et modernise, à renforts de grands travaux, les établissements français des mers de l’Inde, l’Isle de France et l’île Bourbon. Des migrations entre le Yémen et Madagascar soulignent l’importance des échanges et du cabotage à l’échelle de l’Océan indien.

Pour réussir leur inscription solide et durable au Yémen, les grands aventuriers et entrepreneurs français étaient conscients du rôle entrepris par Mahé de la Bourdonnais, dans l’Océan Indien. Son œuvre toujours visible aujourd’hui à Port-Louis nous rappelle sa vision éclairée de faire de l’île Maurice, l’étoile et la clé de l’Océan indien. Cette doctrine d’investissement était alignée sur une stratégie : faire du commerce d’Inde en Inde. Cette formule consacrée a nourri de nombreuses aventures économiques, en favorisant le commerce interlope et le cabotage entre des comptoirs.

C’est la maritimité des îles de l’océan qui fut un précieux atout pour servir de trait d’union entre le Moyen- et l’Extrême Orient d’un côté, et les côtes d’Afrique orientale de l’autre.

Issu des hauts reliefs et plateaux d’Ethiopie, le café du Yémen est au cœur de ce grand voyage qui n’a cessé de continuer sa route dans les plantations de l’archipel des Mascareignes et des îles de l’Océan Indien. Mahé de la Bourdonnais a été un facilitateur de la bioéconomie mondiale en favorisant de nouvelles terres d’incubation dans l’hémisphère sud. Ses intuitions pourraient éclairer nos choix demain pour explorer la New Nature Economy chère à Pierre Poivre et Philibert Commerson.

La protection des semences et obtentions végétales représentent un vecteur de durabilité, d’innovation et de croissance pour le monde de demain. L’histoire de Mahé de la Bourdonnais est celle d’un passeur d’opportunités, de rencontres, de richesses. Sa route pourra sans doute inspirer de nouvelles aventures entre science et nature.

Kevin LOGNONÉ

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