SOCIETE

Témoignage : Abus sexuels, extorsions, arbitraire : ce que j’ai vu en cellule

En fin d’année dernière, suite à un dérapage, je me suis retrouvé dans une cellule de la gendarmerie nationale camerounaise. Sanction bien méritée mais aussi pleine de leçons. Pendant 48h, j’ai pu toucher du doigt l’enfer d’un univers transformé en lieu de commerce et de dépravation.

Quand passée la quarantaine on n’a toujours pas su se poser, on est une âme en peine, un corps qui divague au gré des circonstances. Les virées nocturnes ne sont jamais bien loin et très souvent on les paye…cash. Ce mercredi je suis de passage à Yaoundé, mon fief indétrônable. Après une nouvelle journée de travail je me laisse aller à des sonorités de Petit Pays qui me consolent de la solitude. Quelques verres de Whisky agrémentent le tout et je finis par me dire que ma vie de vieux célibataire n’est pas si mal que ça. Effet d’alcool sans doute. Effet d’alcool toujours. Et la route du Snack n’est jamais loin.

Quand la glace se brise…

Vers minuit, je suis dans un petit coin de plaisir du quartier Biyem Assi à Yaoundé. Un autre verre et la tension monte. Un jeune homme trop zélé et tout aussi inhibé d’alcool me défie en duel pour impressionner sa compagne du soir. Je me prends pour Francis Nganou et l’envoie droit dans les cordes. Ou plutôt droit dans l’une des baies vitrées du snack qui fond en miettes. La musique s’arrête, les vigiles accourent. Les dégâts sont là. Une patrouille de la gendarmerie est alertée. Moins de 15mn plus tard, je suis face à deux gendarmes qui me questionnent. Je suis surpris de cette promptitude à rallier les lieux du crime. Notre gendarmerie a-telle changé ? Je reste dans mon nuage éthylique. Le Whisky remonte, l’adrénaline aussi. Le ton avec. « Allez, on l’embarque », pousse l’un des gendarmes. Les quelques mètres qui nous séparent du poste me permettent de réaliser que je suis dans de sales draps. Mais je crois pouvoir solder rapidement l’affaire une fois au poste. Rêve toujours.

C’est la cellule qui s’ouvre

Une fois à la brigade, les deux gendarmes me trainent au fond de la pièce. Un couloir sombre s’ouvre qui donne sur une porte en fer : c’est la cellule. Je marque un temps d’arrêt. Ce n’est pas un moment anodin. Pour la toute première fois de ma vie je m’apprête à rentrer dans une cellule. « Mais vous n’allez tout de même pas me mettre la dedans ». Je n’ai pas le temps d’achever ma phrase que déjà je suis derrière les barreaux. Sans mes chaussures, sans ma ceinture. C’est le noir dans ma tête. Pas seulement à cause de l’obscurité pesante qui enveloppe la pièce. Surtout à cause du pétrin dans lequel je me suis fourré. Le Whisky retombe. La lucidité revient. Je suis dans le trou. Je mesure l’ampleur de ma bêtise et prend une décision : « j’ai fauté, je dois payer ». Ai-je d’ailleurs le choix ? J’essaye de m’accommoder au milieu ambiant. Les odeurs sont insupportables. Les moustiques chantent comme ils piquent. Impossible d’envisager quelque hypothétique sommeil. Il est 3h du matin.

Des odeurs dans le noir

Dans un coin de la pièce un homme hurle sans cesse sans qu’on ne sache pourquoi. Un autre est complètement enveloppé dans un drap sur une partie relevée faite en ciment qui sert à s’asseoir. Vers 5h du matin les premiers rayons de soleil s’incrustent dans cet espace ténébreux. Je découvre un petit coin au fond de la pièce qui sert de toilette. C’est une horreur d’insalubrité. Il n y a pas d’eau pour évacuer les derniers excréments qui y ont été déposés. La pièce s’éclaire. Je peux dénombrer mes compagnons d’infortune. Nous sommes 8 dans ce réduit de moins de 10m2. L’un des détenus mord dans un morceau de pain. L’odeur de la merde ne semble pas le perturber. « Que fais-tu ici ? », me lance-t-il, l’air détendu. Je raconte mon histoire. Il m’écoute sans broncher et tranche : « j’espère que tu as de l’argent sur toi, sinon il faut appeler quelqu’un. Ils vont chercher à te dépouiller ». Cette mise en garde résonne en moi. Je pense à contacter, des amis, la famille, le boulot. Mais que leur dire ? Que raconter sans courir le risque d’être tancé « d’irresponsable », de « vieux qui refuse de se marier ». Je retrouve mon credo : J’ai fauté, je dois payer. Seul !

« Un bon client »

Le Jour se pointe. Je m’aménage une place devant la seule ouverture qui sert à communiquer avec l’extérieur. Mon plan est simple. Je dois faire le maximum de bruit pour que quelqu’un vienne me tirer de là. Je revisite mon lexique de gros mots. Rien n’y fait. J’adopte un langage plus soft sans connaitre meilleur sort. Je décide alors de changer de méthode en tapant rageusement sur la porte en fer. Mon manège dure 5mn et un homme se pointe. Enfin. « Pourquoi me gardez-vous ici sans aucune procédure ?». Ma question coule de source. D’un calme olympien mon interlocuteur me répond : « c’est moi le commandant de poste vous avez cassé une vitre dans la nuit, nous attendons le plaignant pour la contradiction ». Je reviens à la charge pour faire remarquer que je suis détenu depuis plus de 8h sans la moindre plainte. Le commandant rétorque qu’il a le droit de me garder avant d’enregistrer la plainte par la suite. Il prend congé de moi en me rassurant de ce que l’affaire sera vite réglée. « Pour lui tu es un bon client », me fait remarquer Christophe, un autre détenu qui a rejoint la cellule vers 6h du matin. Il dit être là simplement parce qu’il a menacé de bruler le bar d’un homme qui l’accusait d’avoir consommé sans payer. De culture anglophone on le soupçonne d’être un « Ambazonien » et on lui suggère de « préparer sa défense ».

Délit de faciès

Vers 9h du matin, deux jeunes garçons sont brutalement jetés en cellule. Ils m’expliquent qu’ils ont été arrêtés alors qu’ils se rendaient à leur petit commerce au marché Melen. Un homme les a pointés du doigt, les accusant d’avoir vidé son poulailler à l’aurore. Ils sont arrêtés parce qu’ils « ont l’air de bandits » selon le gendarme. Le même délit de faciès condamne cet adolescent qui nous rejoint quelques minutes plus tard. Le visage tuméfié, le corps boursouflé, il a été passé à tabac par des riverains. Il confesse : « je me suis juste arrêté pour utiliser des toilettes externes d’une maison, les gens m’ont pris pour un voleur et se sont mis à me bastonner. On m’a conduit ici alors que personne ne peut vous montrer ce que j’ai volé », raconte celui qui se fait appeler Ivan.

Il est 12h ce jeudi matin quand un gendarme vient enfin me chercher. Il ne sait même pas mon nom et demande simplement à parler « au Monsieur brun arrivé dans la nuit ». Je l’entends faire sa requête du fond de la cellule où je devise tranquillement avec des gardés à vue que je trouve de plus en plus sympathiques. J’ai su m’aménager leurs faveurs en leur donnant les quelques billets qui trainaient dans mes poches. L’un d’eux qui croit en ma libération imminente me demande de « penser à eux » une fois dehors. Vers 12h 15, je suis enfin devant le propriétaire du Snack qui a déplacé 3 de ses staffs pour porter une charge collective. Je suis amusé par un tel déploiement d’énergie puisque je ne contexte même pas les faits. Je trouve un accord avec le plaignant qui me demande de payer 120 000 Fcfa pour la vitre brisé. Je lui fais une avance de 20 000 (tout ce que j’ai sur moi) et demande à signer une reconnaissance de dette pour régler le reste une fois sorti.

Le commandant veut l’argent

L’enquêteur qui nous entend me rassure de ce que ce sera fait au courant de la journée. 2h plus tard rien ne bouge. Rendus à 16H et toujours aucun signe. Je reprends mon grabuge et l’enquêteur me laisse entendre que je dois payer au moins 50 000 Fcfa en plus pour être libéré. C’est à nouveau l’impasse. Je n’ai pas cet argent sur moi et je ne suis pas prêt à alerter le moindre contact extérieur. Je n’ai même pas de téléphone portable sur moi. Vers 20h, le commandant qui rode encore sur les lieux me fait venir à son bureau. Il me fait comprendre qu’il est dans mon intérêt de payer pour être libéré. Il me suggère même d’utiliser sa ligne personelle pour contacter des proches. Il est même prêt à recevoir le transfert via son téléphone. « Donne les 100 000 et tu sors de cet affaire qui ne t’honore pas », me dit-il d’un ton amical. Je suis sous pression. Je lui suggère d’affréter deux éléments pour aller récupérer ce que j’ai comme argent à la maison, l’essentiel pour moi étant alors de ne pas passer une nouvelle nuit en cellule. Il semble jouer le jeu et s’éclipse sans donner suite.

Prison Sex

Vers 22H je comprends que mon sort est scellé. Une nouvelle nuit m’attend dans mon hôtel 4 étoiles. J’ignore alors qu’elle sera des plus…mouvementée. Vers minuit une jeune gendarme qui assure la garde accepte de me sortir de la cellule pour me permettre de passer la nuit dans le couloir. Elle me glisse son numéro au passage et suggère « qu’on garde le contact ». Elle est plutôt bien sculptée et je compte sur sa présence pour atténuer la douleur de ma pénitence. Sauf qu’elle s’éclipse rapidement pour s’abandonner aux bras de Morphée dans une pièce contiguë. La cellule féminine logée de l’autre côté du couloir est vide. La seule occupante des lieux a été libérée dans la journée. Peut-être a-t-elle été récompensée de son labeur. « Elle faisait assidument le ménage au poste », m’a confié un gardé à vue.

Plus de 35h que je n’ai pas fermé l’œil et le sommeil prend progressivement le dessus sur les moustiques les plus résilients. Pour quelques minutes seulement car une bien curieuse symphonie perturbe le repos du juste. De la cellule féminine s’échappent de gémissements saccadées qui montent en intensité. Le concert dure une dizaine de minutes puis deux gendarmes sortent de cellule en compagnie de deux jeunes filles. Un détenu s’est approché de la fenêtre et me glisse sobrement quelques détails. « C’est ce qu’ils font chaque nuit, ils prennent de jeunes prostituées qui n’ont pas de carte d’identité et celles-ci doivent céder leur corps pour ne pas dormir en cellule », me ditil.

Ce qui n’était encore pour moi qu’une simple rumeur devient triste réalité. Je parviens à voler deux heures de sommeil qui me remette d’aplomb. On est vendredi et je ne peux me permettre de dormir plus longtemps sur mes lauriers de noceur. Nous sommes vendredi et si l’affaire n’est pas réglée c’est bien un weekend au frais et un déferrement à la prison centrale de Kondengui qui se profilent. Impossible de continuer à jouer les héros des catacombes. L’heure est grave. Je revois la gendarme bienfaitrice de la veille qui consent à me prêter son téléphone contre 1.000 Fcfa. Je contacte d’abord le propriétaire du snack qui m’indique qu’il a remis ce que je lui ai donné à l’enquêteur. « Il faut absolument leur donner 50.000 Fcfa aujourd’hui, ils peuvent te déférer », m’alerte-t-il en me faisant comprendre qu’il n’encaissera finalement que 50.000 Fcfa comme dédommagement.

Le sermon du superviseur

Je ravale ma fierté de mécréant et appelle mon frère au secours. Ce dernier s’indigne comme prévu mais envoie rapidement l’argent nécessaire. Il faut maintenant attendre le plaignant pour boucler le dossier mais celui-ci ne s’annonce que pour l’après-midi. Vers 15h, un colonel se pointe au poste et demande à voir tous les détenus. « C’est le superviseur », me glisse le commandant qui me tient désormais en haute estime. Le Colonel a-t-il été informé de la présence d’un journaliste dans les geôles ? Toujours est-il que son intervention sera un cinglant réquisitoire contre les mauvaises pratiques en cours au poste. « Comment pouvez-vous garder une dizaine de personnes dans une cellule pendant plus de 48h sans ouvrir le moindre dossier et surtout en ces temps de Covid? », crie-t-il au commissaire devant les détenus que nous sommes. Sur le champ, il libère les jeunes hommes du quartier Melen. Le petit Ivan sera aussi relaxé. « Tout le monde n’a pas la même chance beaucoup sont déférés à Kondengui sans la moindre preuve », m’indique le détenu « Ambazonien » en regagnant la cellule. Pour lui, les enchères monteront et il payera la rondelette somme de 200 000 Fcfa pour sortir d’une garde à vue de 48h. 17h, le plaignant se pointe enfin et je paraphe un engagement formel de dette qui est aussi mon sésame pour la liberté. L’enquêteur m’accompagne dans la cour du poste et sollicite mon numéro de téléphone. « Appelle-moi si tu as un problème un jour », me dit-il, envisageant sans doute d’autres coups similaires à celui réalisé sur ma personne. Je respire un bol d’air frais avec le soulagement d’avoir enfin payé la dette de ma stupidité. Mais il restait deux autres comptes à solder. Les 50.000 Fcfa du plaignant, mais surtout la restitution de mes 48h dans l’enfer d’une cellule camerounaise. J’ai très vite réglé la première en espèces trébuchantes. En relatant ces faits, je viens de m’acquitter de la seconde qui était plus un devoir moral

LE  JOUR 

 

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