Tuesday, 07 November 2017 22:16

EDITORIAL - LE POUVOIR N’EST PAS UNE MALEDICTION

Written by PARFAIT N. SIKI
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Quel texte, quel commentaire original un 6-Novembre peut générer dans l’esprit d’un éditorialiste ? Il faut, sans esprit, louer la capacité d’imagination des rédacteurs de discours et de chroniques, à qui il est demandé depuis maintenant 35 ans de dire du bien et rien que du bien de Paul Biya. Ils devraient déjà être dans l’usure de la louange. La corrosion du temps. L’érosion de la fraîcheur. La péremption du dithyrambe. Le talent aujourd’hui est de trouver les mots en accord avec les espoirs levés et la réalité construite. L’alchimie consiste à dire aux Camerounais que la fange dans laquelle ils pataugent n’est en réalité que de l’or pur. Chapeau bas aux thuriféraires.

 Les débuts n’étaient pas si difficiles pour les hagiographes, la magie de la nouveauté ayant fait son effet sur une opinion publique qui découvrait enfin la voix enrouée qui allait marquer toute une génération. Les dix premières années furent aussi passionnantes, entre la crise avec Ahmadou Ahidjo, le coup d’Etat de 1984, la crise économique, les soubresauts de la jeune démocratie, la Tripartite, les premières élections pluralistes, le duel avec Fru Ndi et le retour du jeu des alliances de gouvernement. Soutenir alors Paul Biya n’avait rien d’une sinécure et pouvait, à certains endroits, relever du sacrifice. Il y avait un homme indubitablement courageux face aux combats du pouvoir et aux défis de la magistrature suprême. Il était écrit que le fils de Mvomeka’a se battrait en permanence pour diriger. « La flamme et la fumée » de Henri Bandolo est le témoignage de ces années agitées, finalement d’une certaine poésie.

 

La deuxième phase introduit Nicolas Machiavel à Etoudi. Paul Biya a lu « Le Prince », l’œuvre emblématique de l’auteur florentin, dans laquelle on apprend à devenir prince et à le rester. Il s’est employé à connaître le nouvel environnement politique que les mutations de la chute du Mur de Berlin lui ont imposé et il s’est plu à étudier le jeu des acteurs. Pendant cinq ans, il va s’employer à maîtriser et, finalement, à tuer le jeu politique et à vampiriser l’espace public. Dès 1997, Paul Biya a remis de l’ordre dans son propre camp, terrassé ses adversaires politiques dont le dernier téméraire a fini par reconnaître sa suprématie et est devenu le seul maître du jeu. L’expression « démocratie apaisée » voit le jour. Ses contempteurs d’hier sont assis autour de la table pour avoir une part du gâteau. C’est la démocratie des convives. Il en sera désormais ainsi, dans un jeu de chaises musicales, où ceux qui sont servis aujourd’hui peuvent quitter la table demain et revenir après-demain. C’est Paul Biya qui dit, c’est lui qui dicte.

 

Derrière cette prise en main du pouvoir, cet accomplissement personnel du fils de Mvomeka se joue une tragédie camerounaise. La corruption corrode le corps social, l’économie se déstructure, la morale publique fuit et d’autres tares se multiplient comme des offres sacrificielles pour une paix socio-politique longtemps recherchée. Le grand corps malade a été infecté pendant cette période « machiavélique », où la fin justifiait les moyens. Ce n’est plus la même personne. « L’homme du 6-Novembre a changé », disent en chœur Ayissi Mvodo et Titus Edzoa. Comme une voiture qui fonce droit dans le mur en klaxonnant, le pays ne peut arrêter sa folle course vers l’errance. Sans surprise, le Cameroun de Paul Biya est classé le plus corrompu au monde en 1999. Il rééditera l’exploit l’année d’après. Celui qui s’est présenté à son peuple comme l’apôtre de la rigueur et la moralisation a donc échoué. Lui qui voulait ensuite apporter la prospérité a conduit son pays au statut de pays pauvre très endetté. Pour ce qui est de la démocratie, l’ouverture du début des années 90 se referme imperceptiblement mais façon inéluctable. L’opposition est quasi-inexistante. La presse survit pour raconter sa gloire passée et ses honneurs perdus. Elle joue les opposants mais elle n’en a plus les moyens.

 

C’est à l’intérieur du camp présidentiel que naissent et se développent les adversités. Les écoutes téléphoniques, les ambitions présidentielles présumées de Edouard Akame Mfoumou et sa chute programmée ont fini de montrer la jalousie de pouvoir de Paul Biya, qui ne va plus travailler à l’essor de son pays mais à la perpétuation de son système. Année après année s’installe une accommodation de ce dirigeant qui parle peu mais dit tout, qui sort peu mais sait tout, qui aime aller se reposer en Suisse mais gouverne pour tout et sur tout. Petit à petit, l’ancien élève de l’école catholique de Nden s’est coupé de son peuple dont il est séparé par un dispositif sécuritaire disproportionné. Il ne peut plus apercevoir ses populations déguenillées et accablées de misère. Quand le crie faim, transis de la vie chère, Paul Biya sort les chars et les poste aux portes du palais, le seul endroit qui vaille d’être protégé de la cohorte de personnages d’Emile Zola qui crient partout dans les rues : « du pain, du pain ». La dernière phase du Renouveau, celle que nous vivons, est une tentative de rédemption. Mais ce n’est déjà plus possible. Les Camerounais ont de « nouveaux dieux » : l’argent, la luxure, les églises de réveil, l’alcool et les réseaux sociaux. La passion de raconter l’histoire du Renouveau devient celle d’un auteur qui adore les scénarios hitchcockiens : comment tout cela va-t-il se finir ? Parce que se poursuivent et s’accentuent le bal des courtisans, le prosternement des contempteurs mais aussi une certaine résilience portée par quelques réformateurs optimistes, rescapés d’un système qui se purge de toute transgression.

 

Paul Biya a 35 ans de pouvoir et 84 ans d’âge. Il est usé et vieilli. Mais l’heure de la retraite ne semble pas encore avoir sonné pour lui. Pourtant, les défis qui se dressent devant lui, chef d’une nation convertie en accompagnatrice de fin de vie, sont encore plus difficiles que ceux qu’il a affrontés quand il avait encore toutes ses forces. Paul Biya mérite du repos. Le pouvoir est une chance, un privilège pas une malédiction.

 

PARFAIT N. NSIKI

DIRECTEUR DES REDACTIONS / LE QUOTIDIEN DE L'ECONOMIE

Read 40 times Last modified on Wednesday, 08 November 2017 00:46

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