CARTE NATIONALE D’IDENTITÉ : MBARGA NGUELE DANS L’ÉTAU DES RÉSEAUX MAFIEUX

Le délégué général à la Sûreté nationale avait bataillé dur pour résilier le contrat de Thalès, coupable de manquements graves dans la sécurisation de la nationalité camerounaise. Mais Gemalto, son successeur, est couvé par ceux qui, hier, soutenaient l’opérateur français contre fortes rétro commissions.Martin Mbarga Nguélé a ferraillé pour se défaire de Thalès. Le délégué général à la Sûreté nationale (DGSN) n’en pouvait plus des défaillances et manquements graves de l’entreprise publique française, chargée pendant près d’une dizaine d’années de la mise en oeuvre du projet de Sécurisation de la nationalité camerounaise (Senac). En lieu et place d’une carte nationale d’identité (CNI) informatisée, elle produisait un carton plastifié.

C’était ainsi la voie ouverte à la braderie de la nationalité camerounaise par de hauts responsables du projet Senac. Au-delà des manquements techniques, le projet avait été surfacturé pour permettre le versement de mirobolantes rétro commissions à des hauts responsables de la DGSN ou de l’armée, du ministère des Finances, des Services du Premier ministre et du secrétariat général de la présidence de la République en échange de leur soutien inconditionnel à Thalès. D’un coût initial de 6,5 milliards pour « un système presque manuel », le marché sera ramené à 3,5 milliards de FCFA. Mais c’est la poussée

du terrorisme qui va finalement convaincre le président de la République à accéder à la proposition de Martin Mbarga Nguélé visant une meilleure sécurisation de la nationalité camerounaise. «Des enquêtes ont établi que des membres de Boko Haram étaient détenteurs de la CNI camerounaise sans pour autant être Camerounais», précise un responsable de la police. Le 31 décembre 2014, le DGSN notifie à Thalès la décision du gouvernement de ne plus renouveler son contrat.

 

C’est ainsi que le gouvernement se met à la quête d’un nouveau partenaire. «L’ambassadeur de France de l’époque, Christine Robichon, avait demandé la tête de Mbarga Nguélé. Donc on ne voulait pas de problème avec la France. Aussi, malgré le non-renouvellement de son contrat, Thalès est tout de même invité à postuler à l’appel à candidatures. Sauf que les termes de référence présentaient beaucoup de contraintes pour l’opérateur français qui, conscient de ses limites technologiques, refuse de soumissionner », révèle une source ayant une parfaite connaissance du dossier. Celle-ci reconnait que même sans avoir postulé, Thalès a failli de peut-être imposé par ses puissants soutiens se recrutant dans tous les rouages de l’Etat. Voire au-delà.

 

MEILLEURE OFFRE

 

A l’issue du processus de sélection, Gemalto est retenu. «LOADITS de Luc Onana Alima avait sans doute la meilleure offre. Mais elle avait la faiblesse de n’avoir pas encore implémenté son application par ailleurs très bonne ailleurs. Surtout, le soumissionnaire s’est présenté à l’audition seul avec un partenaire blanc. Il a exposé seul et répondu à toutes les questions. Ce qui n’a guère contribué à rassurer la commission convaincue que le soumissionnaire maitrisait seul son affaire», souffle un membre de cette instance. C’est ainsi que le leader mondial de la sécurité numérique gagne le marché. Dans l’urgence, le Cenadi, informaticien de l’Etat, «élabore des termes de référence contraignants dans le souci de voir l’Etat garder la haute main sur certains aspects du projet. Mais des collaborateurs du DGSN, en intelligence avec Gemalto, vont censurer certaines exigences avant de soumettre le dossier à sa signature», confie un expert ayant été associé au processus de sélection. C’est donc un contrat présentant des failles qui est signé pour prendre effet à compter du 31 juillet 2015.

 

UN COÛT DE 23 MILLIARDS

 

Le contrat initial doit coûter huit milliards de FCFA à l’Etat. «Ce contrat de base ne concerne que des sites pilotes et prévoit un seul data center. Mais le DGSN milite pour la mise en oeuvre intégrale du projet dès le départ. Il est donc question d’installer 350 sites d’indentification fixes et 50 postes mobiles

à travers tout le territoire. Le projet intègre aussi la construction de trois data center, deux à Yaoundé et un à Garoua», des coûts qui dépassent aujourd’hui, d’après la même source, 23 milliards de FCFA. Sans compter le contrat de maintenance qui s’élève à 2,4 milliards de FCFA par an pendant trois ans. Parlant de la nouvelle carte nationale d’identité sécurisée, présentée comme infalsifiable, le DGA de Gemalto bluffe : « C’est ce qui se fait de mieux au monde ». «Quant aux délais de délivrance des titres, il est à noter qu’un citoyen qui sollicite une carte nationale d’identité, par exemple depuis Kousseri, Idenau, Campo ou Mouloundou, pourra l’obtenir dans un délai maximal de deux semaines», annonçait Dominique Baya, SG/DGSN au cours d’un point de presse tenu en prélude au lancement de l’opération.

Or, à l’épreuve de la réalité, des usagers attendent parfois jusqu’à un an après l’établissement de la CNI. Avec le rythme de production actuel, «il faudra plus de 9 ans pour doter les 24 millions de Camerounais de la nouvelle carte. Entre-temps, les premières cartes délivrées seront déjà périmées deux à trois fois, puisque leur durée de vie est de 3 ans maximum», regrette Jean Genestar Priso, CEO de Genestar Technologies.

 

CAHIER DE CHARGES PEU CONTRAIGNANT

 

C’est que, le cahier de charges de Gemalto n’est plus très contraignant, ce qui lui laisse la latitude de faire ce qu’il veut. Par exemple, le call center professionnel prévu par le projet n’existe toujours pas. En limitant les contraintes du cahier de charge, la voie a été ouverte à tous les tripatouillages et autres trafics favorisés notamment par des doublons. Conséquence, la CNI de Gemalto coûte environ 20.000 FCFA. Or le projet a prévu que la CNI s’autofinance à hauteur de 2800 FCFA. Le DGSN se retrouve dans un piège, surtout que ses collaborateurs ont pris le soin d’écarter les experts n’appartenant pas à la DGSN, qui maitrisent pourtant mieux le système que les policiers. Bénéficiant de la protection de certains dans la haute administration, Gemalto entre-temps racheté par Thalès peut alors narguer Martin Mbarga Nguélé. Quand il a par exemple interdit l’entrée au Cameroun de certains de ses responsables, ces derniers ont frappé très haut pour obtenir des visas. Gemalto peut même faire chanter l’Etat aujourd’hui, puisque l’opérateur est seul à détenir la technologie de gravure de la nouvelle CNI. De plus il a protégé son application, si bien qu’en cas de rupture du contrat le Cameroun devra reprendre tout le processus depuis le début. Parti sur une bonne intention, Martin Mbarga Nguélé est aujourd’hui pris dans l’étau des réseaux mafieux.

 

DOMINIQUE MBASSI

Source : REPERES

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